La honte – Être un petit garçon efféminé

Il y a quelque chose de profondément embarrassant à voir un petit garçon se comporter comme une petite fille.

C’est là l’une des premières leçons de vie que j’ai apprises, à étudier les réactions de mon entourage.

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Je t’ai déjà parlé de ma honte à apprécier ce qui était estampillé par la société et ses suiveurs comme des « jeux de fille ». Mais un enfant n’a de honte que celle qu’il trouve dans les yeux des autres. En ce qui me concerne, je l’ai découverte auprès de ma famille devant mes Barbie, auprès des parents de mes camarades quand je choisissais les déguisements de princesses, auprès de mes instituteurs quand je délaissais le football pour élaborer des potions magiques avec ma bande de filles.

C’est cette honte, intégrée dès le plus jeune âge, qui m’avait fait demander à mon amie Rebecca, quand elle m’avait annoncé que sa voisine rejoindrait notre classe en CM1, si celle-ci risquait de trouver ça « bizarre » que je veuille toujours jouer un rôle de fille dans nos jeux d’enfants. Elle avait secoué la tête. (Elle ne pouvait pas non plus prévoir que la voisine et moi profiterions de chaque moment où le « maître » avait le regard ailleurs pour nous asséner des coups de pied aussi enthousiastes qu’inefficaces.)

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Souvent, Rebecca se rendait compte en arrivant au portique de l’école qu’elle avait oublié son cartable : son père retournait le chercher, le lui apportait dans la cour et en profitait pour discuter avec les adultes. Rebecca me demandait de la cacher car son père portait ses charentaises et c’était « la honte, la honte ». Et le soir, après l’école, il était souvent en retard. Je restais avec Rebecca pendant qu’elle l’attendait, et nous jouions à nos jeux préférés, dont Robin des Bois, tel qu’il avait été ré-imaginé dans une mauvaise série télévisée des années 90. Rebecca incarnait Robin et moi Marianne. Je me hissais sur un muret comme si j’étais emprisonné-e dans un donjon et elle s’évertuait à combattre des ennemis fictifs avec force flèches imaginaires pour me libérer.

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Avec elle, ce n’était jamais « la honte ». Son ouverture d’esprit avait commencé avant même qu’elle ne le réalise, de cette manière innée qu’ont les enfants intelligents de ne pas voir le mal là où il n’est pas. Elle deviendrait plus tard ma protectrice contre les insultes homophobes. Son incroyable tolérance, son absence de moquerie et son détachement face à tout ce qui choquait les autres iraient jusqu’à combattre ma propre homophobie, celle que j’avais intériorisée et que je me renvoyais dans la face. Rebecca me montrerait le chemin sans s’en apercevoir, et cela commençait par sa joie à jouer avec moi.

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Arrivé au collège, j’essayais de rester près d’elle, pour maintenir cette défense autour de moi, à défaut de savoir l’incorporer en moi. Mais dans des lieux comme les vestiaires, j’étais privé de mes repères et de mes aides – les quelques garçons qui ne m’insultaient pas ne se trouvaient pas en mesure d’imaginer le sentiment paralysant qui me glaçait la poitrine et les os dans cet environnement où je sentais distinctement que j’étais en danger. Certains des garçons qui me harcelaient parce que j’étais efféminé (et donc, probablement pédé, ce qui motivait les insultes et les coups) me l’avaient distinctement expliqué : si je ne traînais qu’avec des filles, c’est parce que je pensais comme une fille.

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Et il est vrai que les garçons m’ennuyaient (ce qui ne tarderait pas à changer, entendons-nous bien). Leur intérêt pour les voitures m’aurait presque captivé par son absurdité s’il ne m’avait pas fait me sentir parfaitement inadapté. Leurs concours de rots et de pets emplissaient les vestiaires d’une odeur pestilentielle que je devais, en bon anosmique, faire semblant d’imaginer, pour ensuite m’en offusquer, et cela m’intriguait énormément, car j’en recherchais activement l’intérêt, cet intérêt qui avait le pouvoir de tous les unir par l’éructation commune, puis je me désespérais lorsque je comprenais qu’il n’y en avait aucun. Leur façon de parler de sexualité, de cette manière infiniment vulgaire qu’ont les collégiens et que j’adopterais moi-même plus d’une fois par assimilation, me faisait hausser les épaules la plupart du temps : je savais que nous n’étions pas assez informés pour en discuter comme si nous savions ; je savais qu’ils en discouraient comme s’ils savaient pour faire croire qu’ils savaient, pour cacher le gouffre de leurs questions par des esquisses de réponses.

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Je vais te le dire franchement : j’étais douloureusement plus intelligent que les gamins de mon âge. Et les filles, épargnées par les contraintes sociétales qui obligent, à cet âge, les garçons à affirmer leur virilité naissante par ce déballage de bêtises, s’avéraient beaucoup plus matures et beaucoup plus intéressantes. Pourtant, les efforts de tout le monde autour de moi consistaient à diversifier le genre de mes fréquentations. Les filles se méfiaient de ce garçon qui voulait les approcher, les garçons rejetaient ce garçon bizarre qui pouvait s’approcher de ces nanas qui leur étaient inatteignables et qui pourtant n’en profitait même pas pour fantasmer sur leurs petits corps. Les adultes, eux, étaient tous convaincus qu’il fallait que je m’investisse, au plus vite, d’un rôle de vrai petit mec – aussi stupides les petits mecs puissent-ils être à cet âge, je devais reprendre ma place parmi eux. Pourtant, les filles dans l’inverse de ma situation, même si leurs mères désespéraient de les voir en robe, ne semblaient pas bénéficier avec la même intensité de ce traitement normatif : leur affection pour le foot et les joggings était souvent observée avec tendresse. Si elles se rapprochaient d’un comportement masculin, c’était en quelque sorte comme si elles étaient élevées par cette horrible appellation  de « garçon manqué ».

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Alors pourquoi est-ce que se comporter « comme une fille » est si gênant quand on est un petit garçon ? Qu’est-ce que le comportement estampillé féminin a de si honteux ? La vraie question qui en découle est : Qu’est-ce qu’il y a de mal à être une femme ? Plus exactement, qu’est-ce que la femme a de si détestable qu’il est insupportable de le trouver en dehors d’elle ?

Je ne souhaite pas être une fille. Lorsque j’étais enfant, à cause de ces rôles genrés extrêmement définis, et de mon attirance pour les garçons, j’ai longtemps cru que cela me faciliterait la vie. Mais je suis aujourd’hui très à l’aise en tant que garçon cisgenre.

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Évidemment, grâce au féminisme et aux gender studies, je vois les choses de façon moins binaire et je discerne désormais, dans mon genre, une sorte de petite femme. Il m’aura fallu bien des années pour l’accueillir, mais aujourd’hui, elle me fait danser, rire, comprendre. Je ne la chasse plus, je ne la questionne pas. Je l’accueille, je l’acclame. Je suis elle, elle est moi, tout ça n’a pas d’importance, n’aurait jamais dû en avoir eu, parce que je ne vois aucune honte à ressembler à une femme. Bien au contraire. C’est une fierté, et un honneur.

Elle occasionne tant de levées de boucliers de la part de ceux que la diversité effraie encore. Pourtant, elle n’est ni plus ni moins ce que d’aucuns nommeraient encore ma « part féminine ». La réflexion sur le genre part de ce constat bien admis – seulement, elle le pousse plus loin, plus précisément, plus respectueusement. Aussi, ne conviendrait-il pas que cette vérité établie, comme quoi nous possédons tous, dans une mesure plus ou moins marquée, des valeurs, des intérêts, des goûts traditionnellement affiliés à l’autre genre, soit destituée des jugements stigmatisants qui y sont rattachés ? Que tout le monde puisse grandir en acceptant toutes les nuances de son expression de genre, sans peur de soi, sans moquerie des autres, sans cette honte internalisée qui conduit, dès le plus jeune âge, et parfois de façon irrémédiable, à la haine de soi. Que chacun.e ait sa place.

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