Il n’y a pas d’homophobie en médecine – histoire d’un mensonge

« Il n’y a pas d’homophobie en médecine. »

Il est assis derrière son bureau, devant la grande baie vitrée de la plus haute tour du donjon. Il prononce ces mots avec un air de défiance et de méfiance, il veut imposer son improbable opinion en parole d’évangile, mais se sait exposé à une éventuelle réaction de rébellion. Ce n’est pas encore le printemps, j’ai vingt-et-un ans, et je suis seul face au doyen de ma faculté.

Mais revenons un peu en arrière, si tu veux bien.

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En médecine règne ce que d’aucuns appellent un « folklore » dit « carabin » (c’est-à-dire se rapportant aux étudiants en médecine). En gros, cela consiste à boire beaucoup d’alcool fort peu onéreux dans de larges soirées comme on t’en a probablement déjà décrites – les fameuses « soirées médecine ». Et aussi, à organiser des semaines d’intégration pour les nouveaux venus. Au menu, on trouvera par exemple la « journée pute », où tout le monde est incité à se vêtir de façon vulgaire ; et la journée qui incite ces messieurs à se travestir parce que, comme le proposera un interne (soit des années d’études plus tard) recherchant un thème pour une soirée : « les transsexuels ou un truc bien trash comme ça ». Vois le décor.

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Ces activités sont ponctuées de multiples chansons paillardes. Un de leurs thèmes préférés est, évidemment, le dénigrement des homosexuels. Je te fais une fleur en ne conservant qu’un seul des multiples exemples, le plus probant dans son inénarrable concision : les secondes années viennent scander, en amphithéâtre, face aux premières années (P1) : « Les P1 sont des homosexuels, des homosexuels, des homosexuels… », ce à quoi, selon une créativité artistique à toute épreuve, lesdits P1 répondront : « Les P2 sont des homosexuels, des homosexuels, des homosexuels… » dans un combat vocal de puissance en décibels. Si cet exemple est mon préféré, c’est parce qu’il s’émancipe de toute dénomination d’argot, de toute insinuation invertie, de tout sous-entendu homophobe : ici, l’insulte, à laquelle il faut répondre le plus fort possible, est le mot « homosexuel », soit le terme politiquement correct, celui des journaux télévisés, des articles de journaux – celui des médecins. Ce mot qui a longtemps été diagnostic est ici injure. Tout est dit, je crois.

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Alors pas besoin de te passer en revue les autres occurrences d’homophobie dans la « culture » carabine – y compris ces zozos qui crient d’une voix de castrat le nom d’un professeur supposé homosexuel dès qu’un enseignant prononce le mot « rose » ou tout autre terme associé de près ou de loin, dans l’esprit d’un hétéro-beauf, à l’homosexualité. Les mêmes, d’ailleurs, poussent des cris de bête dès qu’un professeur parle de déficit mental, ou encore ont insulté et mis en doute le handicap physique d’une copine à moi qui bénéficiait donc du droit jalousé d’entrer dans l’amphi avant la cohue.

Bien entendu, lorsqu’on pointe le problème (par exemple des chansons) à qui les entonne, il nous rétorque avec innocence et un brin d’agacement que ce n’est pas de l’homophobie, que ça n’a rien à voir, qu’ils n’ont rien contre les homos, qu’il ne faut pas mal le prendre, que c’est juste une chanson, pire : une tradition. Et les traditions, on n’y touche pas.

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Bref, dans cet environnement, il ne fait pas bon être de la jaquette. Dans chaque année d’étude, les homosexuel-le-s assumé-e-s se comptaient souvent sur les doigts d’une main – sur des promos de cinq cent personnes. Pour le reste, l’ambiance voulant que les hommes homosexuels soient moqués et les femmes homosexuelles invisibilisées ou fétichisées, la politique générale, c’était : pour vivre heureux-ses, vivons caché-e-s.

Lorsque j’ai entendu parler d’une association qui se proposait de lutter contre l’homophobie dans les milieux estudiantin, médical et hospitalier, j’ai donc vu une lueur d’espoir. Elle proposait des projections de films en rapport avec l’homophobie, des conférences avec sociologues, psychiatres ou politiciens pour discuter de la médicalisation de la sexualité ou des rapports entre homophobie et médecine, entre homosexualité et politique. L’année de mon arrivée dans ses rangs, elle  préparait une exposition de photographies sur le thème bien-nommé : « Homosexualité(s) ».

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Nous avons récolté de nombreux clichés, d’amateurs et de professionnels, nous les avons imprimés, disposés et installés dans le hall de la faculté et nous avons organisé un vernissage réussi qui a attiré beaucoup de monde – surtout des gens extérieurs à la faculté.

Les étudiants, eux, mettaient quelques blagues dans notre livre d’or. Incognito parmi ceux qui découvraient les clichés, nous les entendions dire que tout de même, ça allait loin. A ce stade, notons que la plupart des clichés étaient très innocents : baisers derrière des parapluies, jeunes femmes se regardant à travers des grillages, sous-vêtements féminins dispersés à côté d’un lit… Les photographies les plus « explicites » étaient des nus masculins : allongé sur le ventre dans un cliché où un membre avait insisté pour maximiser l’exposition afin de minimiser l’indécence potentielle, ou dans les bras d’un homme qui lui tenait le sexe. Rappelons enfin que nous étions dans une faculté de médecine où l’argument de l’indécence de la nudité ne saurait tenir.

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Quelques jours après le vernissage, l’exposition a été vandalisée. Recouverte de peinture rouge sang. Notre présidente a reçu des mails de menace de récidive, puis de menaces de mort. Et le tout a été revendiqué par un collectif affilié sur Internet à des sphères d’extrême-droite, et s’intitulant, et je te demande de me croire : « Hétérophobie stop ».

On nous accusait d’imposer notre vice, d’exhiber notre déviance, de faire avaler de force nos mœurs dégénérées à de pauvres étudiants pris en otage, eux qui étaient venus dans ce lieu de savoir pour y apprendre l’art sacré de la médecine, pas pour observer nos pratiques perverses. Et on le faisait sur la télévision locale, à visage découvert, reçu par des journalistes qui ne trouvaient rien à redire devant une supposée liberté d’expression, la même qui nous était niée.

Nous avons porté plainte. Un avocat a accepté de prendre en charge notre cas pro bono. Quelques années plus tard, l’affaire a été classée sans suite.

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Mais c’est la réaction de l’administration qui a été la plus glaçante. Le porte-parole du collectif était un étudiant de droit, dépendant de la même université que nous. Cette même université qui nous avait déjà refusé une subvention parce que nous n’étions « pas assez transversaux » – reléguant notre association, qui était la seule à organiser des activités culturelles en médecine, à une simple façon de se pécho entre pédés et entre gouines. Cette même université, donc, a refusé d’entreprendre des sanctions disciplinaires.

Au niveau de la faculté, pas mieux. Nos demandes d’aide sont toutes tombées à l’eau. La fac a refusé de sanctionner les dégradations de matériel, pour cause que les panneaux qui leur appartenaient étaient intacts, et que les cadres vandalisés étaient notre possession, pas la leur…

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La seule réponse a été, comme toujours, de vouloir étouffer l’affaire. Ils ont voulu écourter l’exposition, ce à quoi nous avons objecté avec virulence. Ils ont voulu que nous en rangions la demi-douzaine de lourds panneaux dans un local tous les soirs. Ils ont voulu nous faire taire. Lorsque nous avons répondu dans une lettre outrée qu’ils faisaient le lit de l’homophobie en cautionnant passivement les actes des vandales, ils nous ont demandé de faire preuve d’un peu plus de respect envers nos aînés et n’ont pas commenté le reste. Nous savions que nous étions, dès lors, grillés pour toutes nos actions futures – on ne nous a plus jamais prêté le hall pour des expositions, conduisant à l’annulation de notre projet artistique l’année suivante… et à l’essoufflement progressif de l’association, qui a depuis cessé ses activités.

C’est donc à l’occasion de cette affaire que l’association a été soudain convoquée chez le doyen. J’étais le seul à être disponible.

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Sa seule obsession concernait les retombées pour la réputation de la faculté. Il m’a demandé si, parmi ce collectif, il y avait des étudiants en médecine. J’ai répondu que nous n’en avions aucune preuve, mais que c’était très probable, la faculté de médecine étant très éloignée géographiquement de la faculté de droit, la sonnette d’alarme fasciste avait dû être tirée par un « carabin ». Mais le doyen m’a corrigé : « Non, non, je ne crois pas qu’il y avait d’étudiant en médecine dedans. » Pourquoi ?

« Il n’y a pas d’homophobie en médecine. »

Je le regarde. Cet homme. Le doyen de la faculté, un professeur en médecine, un docteur expérimenté. Un homme blanc, hétérosexuel, cisgenre. A ce moment-là, dans la plus haute tour du donjon, face à ce petit monsieur à qui je dois le respect ancestral et disciplinaire, que je n’avais pas prévu de rencontrer ce jour-là, et à qui j’ai dû venir plaider ma cause dans toute ma pédérastie, c’est sorti tout seul, spontanément, naturellement. J’ai répondu :

« Avec tout le respect que je vous dois, vous avez tort. »

Il m’a regardé avec surprise et circonspection.

Et puis, finalement, fidèle à son habitude, pour ne pas faire de vagues, il n’a rien dit, il n’a rien fait.

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