L’agression pernicieuse

Loin des coups et blessures, il est une autre forme d’agression homophobe, plus pernicieuse, mais tout aussi violente, déshumanisante et désorganisante, si ce n’est plus. C’est celle du collège.

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J’ai vécu mon enfance dans un petit village tranquille, globalement protégé de ce type de comportement. A l’école, on se moquait parfois de moi parce qu’au lieu de jouer au foot, j’inventais des histoires et des pièces de théâtre – mais il n’y avait là rien de bien méchant. On me prêtait même des relations amoureuses avec mes amies… C’est dire si les gosses étaient à côté de la plaque.

En arrivant au collège, tout a changé : j’ai été confronté à la jeunesse « défavorisée », comme disent certains journaux, et dont, du haut de mes dix ans, je n’avais jamais soupçonné l’existence. En l’espace de quelques semaines, j’ai appris, parce qu’on me les crachait dessus dans la cour de récré, une foule de nouveaux mots : Tapette. Pédale. Femmelette. Pédé.

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Je me souviens de mes pathétiques essais de rationalisation, la nuit, dans mon lit : comment pouvaient-ils être si méchants ? Il devait y avoir une raison ! Si les films Disney et les mauvaises séries télé américaines m’avaient bien appris une chose, c’était que les méchants ne le sont pas vraiment, au fond : leurs actes découlent juste d’un manque d’amour. Et ça, je pouvais l’arranger ! J’avais pris la décision de devenir tout simplement ami avec cette fille de troisième qui me torturait tous les jours, et qui pourrait devenir, avec suffisamment d’affection, une sorte de grande sœur. Le lendemain matin, dans le bus scolaire, je lui avais demandé avec mon plus beau sourire si je pouvais m’asseoir à côté d’elle. Elle m’avait bien sûr absolument envoyé chier.

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A la maison, personne ne savait. Je minimisais la situation auprès de ma mère pour ne pas l’inquiéter – et aussi pour ne pas qu’elle se penche trop sur le contenu des insultes. Au collège, on m’encourageait à appeler à l’aide. Mais c’était sans compter plusieurs choses : évidemment, dénoncer m’exposait à des représailles encore plus douloureuses. Et surtout, cela m’obligeait à répéter les mots qu’on posait sur moi, ces mots horribles et étranges que je n’étais pas sûr de comprendre mais qui me terrifiaient à un tel point que, quand bien même on me les attribuerait par erreur, être traité de tapette paraissait beaucoup plus grave que de traiter de tapette. En vérité, l’immobilisme de l’institution s’est montré assez phénoménal. Les administrateurs voulaient des noms là où il fallait un changement de mentalité. Les surveillants se moquaient de mes larmes ou de mes malaises. J’exagérais sûrement. Je le méritais sûrement. Et puis c’est vrai que j’étais un peu…

Cela se propageait en dehors du collège. Mon petit village ne m’appartenait plus : les chemins et les forêts que je connaissais par cœur étaient envahis de gosses qui m’insultaient. Un jour, l’un d’eux a voulu prouver mon manque de virilité puant l’homosexualité en vérifiant si j’étais pourvu de testicules. Devant ses copains, il m’a mis la main au paquet et s’est étonné d’y sentir quelque chose. Couvert de honte, j’ai bredouillé que s’il s’amusait à palper les couilles des autres, il était sans doute plus pédé que moi. Une amie à moi, qui les fréquentait désormais, a rétorqué n’avoir rien compris à mes marmonnements. Je me suis enfui et je n’ai plus osé me promener autour de ma maison.

Jamais les heures n’ont été plus longues qu’à cette période. Cela fait plus de quinze ans maintenant, mais encore aujourd’hui, je me retrouve à m’émerveiller devant la vitesse avec laquelle le temps passe, simplement parce qu’à l’âge où l’on acquiert la notion du temps, mes journées duraient des années.

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En troisième, la puberté a eu raison de moi, mettant sur ma voie les premiers indices de ma sexualité. Internet s’est montré le seul endroit où je pouvais recevoir du soutien. Il se trouvait que mon intérêt principal (toujours une mauvaise série américaine) était un « goût de pédé » qui m’amena, sur les sites Web consacrés, à rencontrer beaucoup de jeunes homosexuels. Cela ne manqua pas d’effrayer certains membres de ma famille, craignant qu’il s’agisse là de la genèse de la pédérastie : et si l’un d’entre eux me « convertissait » ? Loin de me pervertir, eux qui avaient quelques années de plus que moi et parfois de l’expérience avec la sexualité, ont su répondre à mes interrogations, me rassurer, m’expliquer, et me soutenir là où personne n’avait vraiment su le faire.

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Toutefois, à l’intérieur de moi, un autre discours s’opposait : ils ne pouvaient pas avoir raison. Je ne pouvais pas les croire. Et surtout : je ne pouvais pas leur ressembler. Parce que ce serait me désavouer, me trahir : transformer mes tentatives de défense de ces dernières années (« j’suis pas pédé ! ») en mensonges éhontés.

Pire encore : là où j’usais toute mon énergie à prouver que la persécution était infondée, c’était reconnaître à des idiots agressifs une lucidité que je n’avais jamais eue. C’était donner raison à mes tortionnaires. C’était le monde à l’envers.

Voilà sans doute la plus grande violence avec laquelle l’homophobie m’a atteint : en me « traitant » de gay à longueur de journées et en l’assimilant à la pire des déchéances, ils m’ont interdit l’acceptation de qui j’étais.

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Trop obsédé par la honte scandaleuse que constituait une homosexualité potentielle, j’ai donc pris le soin de l’inhiber aussi fort que j’ai pu. Même une fois arrivé au lycée, où j’étais choqué tous les jours par le silence que composait soudain l’absence d’insultes et de moqueries, j’ai continué à me détester. A détester ce que j’étais et qu’on m’avait appris à haïr, et à ne surtout pas être. J’ai passé des années suivantes à lutter avec moi-même pour réprimer ce feu que tous les autres adolescents pouvaient explorer avec enthousiasme. Pour me punir de tels sentiments incompréhensibles, pour les associer avec la douleur reconditionnante, je passais mon temps à me taillader les poignets avec des choses coupantes.

J’en impute sans trop de scrupule la responsabilité à cette homophobie ambiante dont j’ai été l’une des nombreuses proies. Moi, j’ai eu la chance de m’en sortir. De ne pas, comme certains, m’entourer de montagnes de déni telles qu’il me faudrait toute une vie pour m’en sortir. Et de ne pas, non plus, voir ce paradoxe interne résulter en un suicide.

Je voudrais que le monde arrête, quand on parle d’homophobie, de penser uniquement aux agressions physiques. Je voudrais que l’on songe un instant aux désastres dévastateurs que la simple « opinion » délictuelle a sur l’esprit des jeunes. Je voudrais qu’on réfléchisse au temps précieux que cela fait perdre dans le chemin vers l’amour de soi.

Je voudrais que, quand leur gosse arrive enfin à leur annoncer qui il est, les parents ne pleurent plus de honte et de déception, mais de tristesse devant les travers infâmes qu’il a dû endurer pour en arriver là, et, bien sûr, de fierté.

Je voudrais que les jeunes gays puissent grandir dans un environnement qui leur apprend seulement à s’aimer. Qui leur répète, inlassablement, que rien de tout cela n’est grave, ni inhabituel, ni mal. Et que tout va s’arranger. Tout va s’arranger.

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Culture du viol à l’hôpital

Je t’ai déjà dit que j’avais vécu une agression physique et que j’avais décidé de ne pas porter plainte. Pour ça, j’ai été critiqué par plusieurs personnes, mais je n’ai jamais vraiment regretté ma décision. J’avais peur de dire que j’embrassais un garçon au moment où c’est arrivé, comme si cela me rendait coupable. J’avais peur qu’on me dise que c’était de ma faute. J’avais peur qu’on me culpabilise, qu’on m’humilie, qu’on me harcèle, qu’on me manque de respect.

Imaginons, juste un instant, les proportions que ce genre de peurs doivent prendre chez quelqu’un qui a subi un viol. Une pénétration sans consentement. Je ne suis pas concerné et ne peux donc qu’imaginer, me baser sur mon expérience professionnelle, et soutenir.

En tant qu’ami comme en tant que psychiatre, je mettrai toujours un point d’honneur à informer toute victime de violence sexuelle de la possibilité de porter plainte. Mais jamais je ne forcerai sa décision. Et je resterai toujours dans ma position de soignant. Je la croirai. Car je ne veux pas suivre l’exemple de nombre de mes collègues.

Exemple un. Un psychiatre, homme d’une soixantaine d’années, me déclare avec tout l’aplomb du monde, et même une certaine émotion, que certains hommes voient leurs vies brisées après des fausses accusations de viol de la part de femmes, et qu’il faut donc traiter avec méfiance toute déclaration de ce genre.

Alors que : en vérité, environ 2% des accusations de viol seulement sont fausses. Partir du principe que la déclaration est fausse expose la victime à un traumatisme supplémentaire, à une augmentation de son impression de solitude, d’incompréhension, de dangerosité du monde, à une recrudescence de son sentiment injustifié de culpabilité… alors que dans le cas peu probable de la fausse accusation, le système judiciaire français apparaissant de toute façon davantage construit pour protéger les agresseurs que les victimes (lesquelles doivent souvent apporter les preuves elles-mêmes, être reconfrontées à leur agresseur seul à seule avec seulement un juge, etc.), il aura tôt fait de rétablir les faits…

Exemple deux. Une patiente révèle à une infirmière qu’elle a été victime d’un viol la semaine précédente : elle rapporte qu’un homme l’a forcée à lui faire une fellation. Le premier réflexe de l’équipe est de mettre en doute ses propos avant même de la rassurer. Il est décidé de l’interroger sur les détails de l’agression pour juger de la véracité – comme si nous étions enquêteurs et non soignants – et on se précipite rapidement sur la thèse plus rassurante et plus facile du mensonge.

Alors que : en France, 3.7% des femmes et 0.6% des hommes déclarent avoir subi des viols ou des tentatives de viol au cours de leur vie. 62 000 femmes sont victimes de viols ou tentatives de viol par an, et 553 000 d’agressions sexuelles. (coucou la source) Étrange de penser, dans ces conditions, que la fabulation est plus plausible.

Exemple trois. A l’issue d’un entretien psychiatrique où une patiente revient douloureusement sur l’agression sexuelle qu’elle a subie, l’infirmière qui m’accompagne explose : elle ne comprend pas comment les victimes peuvent choisir de ne pas engager de poursuites. Cela est aussi souvent utilisé comme argument : si c’était vrai, pourquoi n’aurait-elle pas porté plainte ?

Alors que : les poursuites sont longues, éprouvantes et trop souvent insatisfaisantes. Il y a le risque que le criminel ne soit pas retrouvé, qu’il ne soit pas condamné, que sa sentence ne soit pas juste, ou que la décision n’apporte pas de satisfaction émotionnelle à la victime impliquée. Sur 100 viols, 10 aboutissent à une plainte, et 1 à une condamnation. (coucou la source)

Avant tout cela, rapporter les faits veut surtout dire faire face un professionnel qui, trop souvent, ne sait pas y faire. Du côté de la police, on risque de tomber sur quelqu’un qui va tester dans les moindres recoins la véracité du propos, ou qui va demander si, mine de rien, la victime ne l’a pas cherché… Et du côté des professionnels de santé, certains auront le jugement facile et se baseront sur leurs propres projections, plus que sur des données cliniques objectives, pour évaluer l’état de leur patient.e.

Alors que : après un traumatisme, une réaction psychique courante est la dissociation péri-traumatique. La personne apparaît hébétée, incapable de penser ou de réagir. C’est un phénomène fréquent, mais qui est éloigné de la représentation que l’on peut avoir de la « bonne victime », à la fois éplorée et combattive, digne et capable de détailler tous les faits avec précision.

Tous ces exemples se rapportent à ce qu’on appelle la culture du viol : c’est-à-dire justifier les viols, les agressions, par le comportement de la victime. C’est-à-dire finir par conclure que c’est « normal » si ce qui est arrivé est arrivé, car il fallait bien qu’elle prenne des « dispositions ». C’est-à-dire oublier que l’important est d’apprendre à nos enfants à ne pas violer, avant de leur apprendre à ne pas être violés.

Comme si l’espace public devait nous être ôté, ou réservé à certaines conditions. Comme s’il n’était pas public, justement. Comme si on devait se résoudre à le sacrifier à la menace, à la malveillance. Comme si devant des personnes dangereuses qui constituent bien l’intégralité du problème, on devait se priver de libertés.

Alors que le seul coupable, dans 100% des cas, c’est l’agresseur.

N’est-il pas temps de changer de paradigme ?

 

Cisgenre – dire quelque chose de soi

CW : transphobie ordinaire

 

« Dire quelque chose de soi, c’est s’accepter comme tel. »

Je ne sais plus où j’ai lu cette phrase, mais elle est restée avec moi.

Il y a un an environ, j’étais à une soirée film avec mes amis. A un moment, j’ai entendu deux d’entre eux – un garçon homo cis et une fille cis hétéro – employer le mot « cisgenre » en riant. C’était quelque chose comme : « fais pas ton cisgenre ! » et cela semblait faire référence à un moment qu’ils avaient passé ensemble – une private joke. Ils m’ont expliqué, hilares, qu’à une soirée queer, récemment, ils ont entendu ce mot pour la première fois, et ont tenté de nous l’expliquer. Je ne me souviens pas de leur définition exacte, simplement qu’elle était très erronée, et qu’elle commençait par : « en fait, c’est juste pour dire que… ».


Je vois tellement ce mot employé tous les jours que j’ai l’impression qu’il est connu de tou.te.s. Mais dès que je sors de ma petite bulle féministe, même d’un centimètre, même parmi mes amis LG(BT), je suis surpris de constater qu’il n’en est rien.

Alors : être cisgenre, cela signifie avoir une identité de genre (masculin/féminin le plus souvent) qui correspond au genre qui nous a été assigné à la naissance (par les médecins, les parents, etc.) – la situation « majoritaire ».

A l’inverse de transgenre : une personne à qui l’on a assigné à la naissance un genre qui ne correspond pas à l’identité de genre réelle de la personne. Par exemple, une femme trans a été assignée « garçon » à la naissance mais se ressent en réalité femme – et de fait, en est une.

J’ai essayé de l’expliquer à mes amis, mais ma véhémence habituelle, qui me vaut une réputation partiellement méritée de chienne de garde, les a fait se refermer. Mais j’ai compris facilement que ce mot qu’ils ne connaissaient pas, et dont ils avaient mal saisi le sens, leur était apparu inutile et risible – puisque tous les membres de leur entourage répondaient, à leur connaissance, à sa définition. Je ne cherche ni à blâmer mes amis, que je sais tolérants et ouverts d’esprit malgré leur manque d’éducation sur ce sujet, ni les excuser, car leur réflexe de rigoler n’aurait pas dû effacer leur volonté d’être sensibilisés.

Et voilà ce que j’aurais aimé réussir à leur faire comprendre, en tant que cis, à eux comme à toutes les autres personnes cisgenres. Oui, c’est important de connaître ce mot. C’est important de l’utiliser. Et c’est important de se définir de cette manière.

Cela ne fait pourtant que quelques années à peine que je le fais moi-même. Pendant longtemps, je connaissais l’existence des personnes transgenres, je m’informais à ce sujet, j’essayais de comprendre les problématiques qu’iels vivaient, mais cela s’arrêtait là : je ne m’impliquais pas.

Et c’est là que se fait la différence : se dire cisgenre, c’est arrêter de simplement dire et penser : « il existe des personnes qui sont trans », comme s’il s’agissait simplement d’une catégorie de la population dotée d’une caractéristique autre, étrange. C’est prôner au contraire la diversité de l’identité humaine : en disant que je suis cis, je sous-entends que mon identité de genre est juste une caractéristique comme une autre, et que l’on peut être cis ou trans (ou parfois entre les deux !). On n’individualise plus les personnes trans avec une étiquette à sens unique, comme si on parlait d’une maladie, d’une tare. On se montre conscient de ses privilèges en tant que cis, et on se fait porteur d’une dialectique qui veut que l’identité de genre est quelque chose qui nous concerne tous, où que l’on se situe sur son spectre. Et d’une façon certes très partielle et insuffisante, cela participe ainsi à la déstigmatisation.

De la même manière, j’imagine qu’à l’époque de nos parents, se dire « hétérosexuel » n’a longtemps eu aucun sens. On savait qu’il existait des « homosexuels », mais il s’agissait d’une catégorie rejetée de la population, qui pouvait et devait se suffire de cette étiquette apposée comme un diagnostic. Dans ma génération, cela ne choque plus grand-monde de se dire « hétérosexuel ». Ce mot est devenu normal en même temps qu’on a commencé à déstigmatiser l’orientation sexuelle, à apprendre qu’elle est pleine de diversité, que même si on appartient à la « majorité », notre hétérosexualité est une orientation sexuelle parmi tant d’autres. Bien sûr, cela n’efface pas magiquement toute l’homophobie ambiante, explicite, internalisée, ou autre. Mais c’est un début.

Alors, se dire cisgenre, cela peut, à première vue, paraître bizarre, inutile ou marginal. Ou redondant (« juste pour dire que… »).

Et il est clair que ce n’est pas grand-chose. Surtout par rapport à l’ampleur et la complexité des problématiques de genre : ce petit mot n’est vraiment que la base de la base. Et le plus important reste de soutenir la parole des personnes trans, et de se taire pour leur en laisser l’espace ! Mais à un niveau individuel, lorsque je vois des réactions pleines de méprise comme celle de mes amis, je pense que c’est important. Se dire cisgenre, c’est proclamer l’importance de la lutte des personnes trans, refuser de les invisibiliser, reconnaître notre privilège. C’est leur dire : vous êtes important.e.s, et nous vous soutenons. Ce n’est pas assez – mais c’est un début.

Chambres mixtes : patriarcat à l’hôpital

J’essaye de toujours considérer que tous les avis se valent, que la vérité de chacun a son importance, que l’objectivité n’existe pas, que mon opinion est amenée à changer, évoluer, faire demi-tour.

Un jour, lors d’une réunion à l’hôpital où je travaillais, l’occasion m’a été donnée de soulever une règle institutionnelle apparemment universelle : en chambre double, on doit mettre deux patient.e.s du même sexe. Cela amène cadres de santé et infirmiers à se gratter la tête quotidiennement : combien de changements de chambre vont être nécessaires pour respecter cet adage ancestral ? J’encourage bien sûr toute personne qui ne se sent pas à l’aise avec l’idée de cohabiter avec un membre du sexe opposé, à exercer son droit de ne pas souffrir telle situation. Mais je m’interroge seulement : que se passe-t-il si deux personnes de genres différents ne voient aucun inconvénient à partager une chambrée ? (Par exemple, au hasard, ma meilleure pote et moi.) Est-ce une loi ? Une règle ? Ou ce que d’aucuns appellent « du bon sens » ?

Ce qui motive mon questionnement est l’absence totale de remise en cause de cette loi – jamais, nulle part, je n’ai vu quelqu’un soulever cette problématique, ou émettre l’idée d’une alternative. Cela souligne un grand tabou des hôpitaux : la sexualité des patients. C’est le premier argument qui m’est alors avancé : si l’on met un homme et une femme ensemble dans une chambre, ils auront des rapports sexuels la nuit venue. Mettons à part la question du consentement chez des patient.e.s souffrant de pathologies psychiatriques, car elle ne dépend pas du genre des sujets. Au-delà de la conception aussi magique que réductrice comme quoi un homme + une femme + de la promiscuité, paf, ça fait des Chocapic ! enfin, de la sexualité, croit-on vraiment que deux personnes qui ont envie de faire l’amour vont s’en priver parce qu’elles ne dorment pas dans la même chambre ?

J’ai tenté, tant bien que mal, d’exposer ce point de vue. Mais c’en était déjà trop. Le doigt dans l’engrenage. Le mécanisme s’affole. Face à moi, un psychiatre, la quarantaine, homme, hétérosexuel, cisgenre, s’est… animé. Son discours m’a cloué au sol : tout à coup, dans sa bouche, je voulais l’absence de différence entre l’homme et la femme. Je voulais la révolution. Je voulais le chaos.

Et tout ce qui va avec, à savoir les amalgames horribles perpétués depuis quelques années, ont déferlé sur moi comme un flot impossible à juguler. Najat Vallaud-Belkacem voulait forcer nos petits garçons à mettre des robes. Les petites filles n’allaient plus avoir le droit de jouer avec des poupées. Et « on » n’avait plus le droit de proférer ces vérités sacrées sinon « on » risquait, pauvres de « nous », de passer pour des arriérés, des réacs, des vieux. « On » était incompris. « On » était persécuté. Bref, tout ça, je vous le donne en mille : c’était un coup de la fameuse, la terrifiante, l’inexistante « théorie du genre ».

Percevant ma sidération, les infirmières et une médecin ont souhaité me consoler : ce n’est qu’une question de génération. Si je ne voyais pas les choses de cette manière, c’est parce que j’étais jeune. Si j’avais cinquante ans, je comprendrais. Donc peut-être que dans le double de ma vie, je reviendrais vers la sagesse ?

Ce qui m’a le plus choqué c’est que dans la salle, toutes les personnes (à l’exception de la merveilleuse psychologue, mon seul soutien), de tous les milieux sociaux, de toutes les orientations politiques, de tous les genres, hochaient la tête. On ne voulait pas le changement. On se contentait très bien de ce qu’on avait. Tout le monde à sa place. Les hommes. Les femmes. Et rien entre les deux. On fermait allègrement les yeux sur les réalités que vivaient les personnes non-binaires, intersexes, ou transgenres. On n’intégrait rien qui dépasse la conception hétéronormée. Et ce malgré les dérives délirantes que cela engendre, quand dans cette même unité, on a déjà mis deux patientes lesbiennes en chambre ensemble… sans y déceler le même « risque » ! Tout bonnement, on choisissait de rester aveugle, ou profiteur, ou soumis, au système patriarcal.

J’essaie de toujours considérer que tous les avis se valent, et que mon opinion est amenée à changer, évoluer, faire demi-tour.

Sauf celle-ci.

Cette opinion-là – celle qui concerne les problématiques de genre – je ne la soumets pas, je ne la soumets plus à la critique. Nous avons raison. C’est tout.

Pourquoi ? Parce que nous sommes et nous écoutons les personnes concernées. Et cette façon de faire, cette ouverture d’esprit nous prouvent à chaque instant que nous sommes dans le vrai. Le féminisme et l’intersectionnalité dévoilent un monde sous-jacent au nôtre : les ficelles deviennent visibles. Celles-ci s’avèrent décevantes de simplicité, d’omniprésence et d’horreur – mais on peut aussi les voir comme une formidable occasion d’amélioration : on a enfin compris d’où venait le problème ; il ne reste plus qu’à le régler.

Mais ici, le débat n’était pas fertile. On ne me laissait pas parler, on caricaturait mon propos, et le psychiatre outré a fini par jurer que si un jour les chambres mixtes existaient dans ce service, il le quitterait, avant de sortir en claquant la porte. J’ai laissé tomber. Une heure plus tard, je suis allé faire ami-ami avec lui dans un but de maintien de la paix sociale. Et parce qu’on ne peut pas éduquer un ennemi.

Si on espère encore opérer un changement dans le point de vue de la population, pour que les discriminations de genre soient enfin aussi combattues qu’elles le méritent, cela passera par l’exposition. Cela passera par l’explication. Cela passera par l’exemple.

Et ce qui me donne la force d’assertion de croire qu’en effet, nous avons raison de réfléchir à des façons de faire plus inclusives (sans remettre en cause, une fois encore, le consentement de qui que ce soit), c’est que lorsque ce médecin me reprochait de vouloir effacer toute différence entre les hommes et les femmes, il répétait sans cesse qu’il craignait que cela donne lieu irrémédiablement à « un monde sans… sans… sans… »

Sans quoi ? Il a été incapable de terminer sa phrase.

 

 

Lire aussi :

Cet article de blog a été illustré avec des GIF de Crazy Ex-Girlfriend pour des raisons évidentes de coolitude.

Canons et castes (trop bonne pour toi)

(Dans l’épisode précédent, je me posais la question suivante : pourquoi moi, qui ne me sens pas vraiment moche, ne me considère-je pourtant pas « digne » d’être avec certains garçons un peu trop beaux ? Je concluais, dans un suspense hitchcockien, que la réponse tenait un mot, lequel se trouve juste après la parenthèse qui arrive juste ici.)

Grindr.

Et toute son engeance de sites et d’applications de rencontres pour garçons. Avec les comportements qu’ils induisent chez – ou tiennent de ? – les pédés dans la vraie vie ; notre communauté discriminée ne se montrant malheureusement pas aussi inclusive qu’elle le pourrait.

Au fond, la vraie question depuis le début est : qu’est-ce qui m’a poussé à trouver ces garçons si beaux ? Et c’est que certains traits de leur plastique me sont apparus comme appartenant à un canon de beauté. Il existe et a toujours existé des canons de beauté, évoluant à travers les siècles et les cultures, des tas d’analyses le relatent, rien de bien nouveau sous le soleil. La communauté gay n’échappe pas à ce phénomène. Aujourd’hui, lorsqu’on fait défiler les photos de tous ces inconnus sur Grindr & compagnie, difficile de ne pas percevoir une tendance générale qui vient définir une norme de beauté. Une sorte de mode, à laquelle beaucoup vont tendre ou se plier, souvent inconsciemment, dans un espèce de jeu de miroir infini qui va la répandre comme le sang d’un requin dans l’océan (rien que ça).

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J’ai donc vu des dizaines de garçons adopter, les uns après les autres, un style similaire. La question vestimentaire n’est pas si problématique – les fringues, ça se change, et surtout, ça passe. (Même si mes baskets dorées sont indémodables.) Ce qui est déjà plus embêtant, c’est l’apparence physique. En fonction d’elle, sans le vouloir, on se retrouve cantonné à une étiquette sous-communautaire (twink, bear, guy next-door…) à laquelle on ne souhaite pas forcément appartenir. Et cette case va définir le genre de personnes on est supposé pouvoir plaire. En ce qui me concerne, mes joues imberbes m’empêchent l’obtention de la fameuse barbe, longtemps à la mode (sur le déclin !), et donc de ce passe vers le haut : impossible de ressembler à ce qui faisait un Beau Gay en 2016. J’intéresse donc moins de garçons que dans le cas inverse. Après, je ne le vis pas spécialement mal – pourquoi se contrarier de ce qu’on ne peut pas contrôler ?

Pendant ce temps, les Beaux Gays, eux – qui appartiennent à la rubrique supérieure, car ils réunissent les « bons » attributs capillaires, musculaires, pileux, etc. – ne baisent qu’en intra-caste. A ceux qui ne font pas partie de la caste, ils font valoir un refus sans retour : « tu n’es pas mon genre » – et c’est très bien, effectivement, on ne peut pas reprocher à quelqu’un d’être attiré par tel ou tel type de personnes. Mais lorsque cela existe à cette ampleur, cela met en place un phénomène qu’on est en droit d’interroger. Si tu n’appartiens pas à cette caste, les mecs qui en font partie ne te verront jamais autrement que leur pote rigolo mais pas baisable. Si tu n’appartiens pas à cette caste, tu seras toujours exclu de leur système où personne n’a conscience de ce privilège. Si tu n’appartiens pas à cette caste, tu n’avais qu’à en faire partie.

C’est par toutes ces réactions de rejet, violentes ou passives, conscientes ou involontaires, que j’ai fini par intégrer que les garçons comme moi, exclus sur la base de leur apparence, n’avaient pour ainsi dire pas le droit de s’accoupler avec des garçons « objectivement » beaux, ou plutôt qui appartiennent à cette caste « supérieure ». En me rabaissant constamment à mon indépassable classe moyenne, on m’a appris, encore et encore, que je ne méritais pas l’amour d’un garçon que je trouverais beau. Et que si cela m’arrivait d’en séduire un (parfois, sur un malentendu), moi, je n’en étais pas un : je n’étais pas aussi beau, pas assez beau, pas beau.

Alors, de la façon la plus injuste, la plus immorale et la plus infondée, cela ravive en moi des problèmes d’image corporelle pourtant évacués. Heureusement, lorsque l’on prend conscience d’un processus tel que celui-ci, on est plus proche de réussir à le vaincre, à notre propre niveau individuel. Ainsi, désormais, quand je me sens moche à côté d’un mec magnifique, et qu’il me dit, avec la même intensité, la même authenticité et la même émotion que moi, que je suis beau, je m’efforce de le croire. Je m’efforce de croire que s’il me trouve assez beau pour lui, c’est que je le suis. C’est son opinion – pas moi de m’en occuper. Mon boulot à moi, c’est de puiser dans cette force-là pour lutter contre ce qu’on essaie de m’inculquer de haine de soi, et de retrouver ma conviction première. Celle qui veut que je suis assez beau pour les garçons que j’aime. Et c’est vraiment tout ce dont quiconque ait besoin.

Trop bonne pour toi

Je vais commencer en t’assurant que je ne manque pas de confiance en moi. J’ai quelques insécurités comme tout le monde, mais je sais désormais que, sans être incroyablement beau, je ne suis pas laid. Et s’il reste donc des jours où je me trouve mauvaise gueule, tout cela demeure dans les marges de la normale.

Pourtant, quelque chose vient répétitivement mettre en péril cet équilibre fragile de mon acceptation de mon apparence. Laisse-moi t’expliquer en te parlant de ma rencontre avec deux garçons, qui m’ont tous deux fait (re)découvrir ce complexe syndromique.

Le premier, je l’ai rencontré au mois d’avril, après un très long hiver. Il s’était comme matérialisé. Il semblait très clair pour lui que nous allions nous plaire. Quand il est vneu me chercher, nous nous sommes salués comme des amis qui se retrouvent, alors que nous nous rencontrions seulement après quelques messages sur Internet. Il était doux, gentil, drôle, spontané. Il m’a emmené au restaurant, et puis nous sommes mis en route vers mon appartement. Aussi simple que ça. En bas de chez moi, ce garçon charmant, intéressant, amusant et exaltant m’a demandé de lui faire un bisou. Alors je l’ai embrassé – très mal. Je n’ai jamais aussi mal embrassé. Le lendemain matin, nous avons fait l’amour. Et je n’ai jamais aussi mal baisé. Le problème se reproduirait quasiment systématiquement : je l’embrassais mal, je le baisais mal, je me trouvais nul, et me trouver nul me rendait nul. Tu le vois, le cercle vicieux ?

Sur ses photos déjà, je l’avais catalogué comme un de ces garçons qui sont, comme on dit en anglais, out of my league. Oui, parce qu’il y a des ligues et que tout le monde ne joue pas dans la même cour et qu’à travers le grillage on peut se toiser un peu mais jamais se passer le ballon, ou un truc comme ça. Pourtant, je l’avais abordé, parce que qui ne tente rien n’a rien, tout ça, et il m’avait répondu. Pire, il m’avait qualifié de « beau gosse ». Pire encore, cette volonté de fer de me rencontrer en vrai. Et en vrai… il était renversant. Je ne comprenais pas ce qu’il me trouvait, et je croyais que, d’un moment à l’autre, il allait réaliser qu’il pouvait se taper les 15% les plus canons du site, partir en courant, et me laisser là, entre fromage et dessert, avec l’addition. Ce qui est désolant, c’est que je ne lui en aurais pas voulu – j’aurais surtout ressenti un soulagement à ce que l’univers tel que je le concevais retrouve enfin un semblant d’équilibre.

Cela explique que j’aie été aussi mauvais, sexuellement, avec lui. Je voyais mon corps, mon visage : gentils, banals, pas honteux – à côté des siens, divins. Juxtaposition contre-nature. Comment baise-t-on correctement quelqu’un d’aussi magnifique ? La qualité du sexe ne doit-elle pas augmenter avec le niveau de la plastique des participants ? Se rendrait-il compte de ce décalage, maintenant que nos peaux se touchaient ? Comment passer après tous les garçons qui lui avaient fait ce que j’étais en train de lui faire, mais qui étaient, eux, à son image ?

Toutes ces questions me paralysaient et notre façon de faire l’amour en a pâti. Il aimait mon corps et prenait beaucoup de plaisir à me faire jouir. Mais il n’avait plus d’enthousiasme à me laisser le toucher. Il y avait l’acte en lui-même, au sens pornographique du terme, mais pas tout ce qui l’entoure : pas les mains qui cherchent la chair de l’autre, pas la bouche qui dévore tout ce qu’elle trouve, pas les peaux qui se serrent l’une contre l’autre. Pas la passion. Toutefois je m’en contentais, beaucoup trop conscient de la chance que j’avais de voir ce visage-là me sucer.

Il faut comprendre ce que ça signifie, de sortir (au premier sens du terme) avec un garçon admis communément comme « beau ». Dans tout endroit public, il se faisait draguer. Moi, je me faisais reluquer comme l’anomalie que l’éphèbe baisait pour d’obscures raisons. Les serveurs·ses se battaient pour prendre sa commande sans écouter la mienne. Lui ne s’en rendait même pas compte. Et cela m’empêchait d’entendre mes amis quand ils m’assuraient que la preuve même que je n’étais pas « physiquement inférieur » à lui était justement constituée par le simple fait qu’il s’intéressait à moi.

Je lui en ai parlé, beaucoup plus tard. Avant de nous endormir, je lui ai dit, dans le noir  : « le problème, c’est que tu es trop beau. ». Il a poussé une sorte de ricanement incompréhensif, prenant ça pour une blague bizarre ou un compliment raté. Et il s’est endormi. Après quelques minutes, malgré la couverture trop légère, moi aussi.

On saute dans le temps de quelques années. Je rencontre un autre garçon. Les choses sont différentes, cette fois. Je ne le catalogue pas immédiatement dans la catégorie des garçons beaucoup trop beaux pour moi. Je ne m’intéresse pas tout de suite à lui, à vrai dire. Mais alors que la soirée où nous nous rencontrons par des amis communs se déroule, je le trouve de plus en plus chouette, et nous finissons par rentrer ensemble.

C’est le lendemain, seulement, que je découvre sa beauté. A la lumière du jour. Je le trouve aussi adorable que sexy et je me mets à me demander comment j’ai bien pu réussir à le choper. Alors que nous développons de manière très naturelle une relation amoureuse « conventionnelle », je deviens de plus en plus conscient de sa beauté. Et lorsque je le prends dans mes bras devant le miroir de la salle de bains ou que nous prenons des photos ensemble pendant nos week-ends en amoureux, je me surprends à détourner les yeux, comme si notre couple composait une chimère repoussante.

C’est alors que j’ai commencé à m’interroger : pourquoi moi, qui ne me sens jamais vraiment moche, ne me considère-je pourtant pas « digne » d’être avec certaines personnes sur des critères uniquement physiques ?

La réponse tient en un mot.

LA SUITE AU PROCHAIN ÉPISODE. BIM!

 

Sex & the City, antiféministe ? (3/3)

On l’a vu, Sex & the City, souvent portée en modèle féministe, est, si l’on y regarde de plus près, porteuse de nombreux messages nocifs, émanant directement d’une apologie patriarcale.

Mais c’est alors qu’intervient Samantha.

Ah, Samantha. Sa force, sa confiance en elle, sa façon de répéter devant chaque ombre d’obstacle : « I’m fabulous », comme une devise, un mantra, un slogan, m’ont profondément marqué au premier visionnage. A dix-neuf ans, j’ai découvert que l’on pouvait s’aimer et en être fier – ou au moins content. Et que c’était fabuleux.

Samantha est la plus âgée du groupe, et c’est aussi celle qui assume le plus fidèlement une sexualité foisonnante, plurielle et passionnée. Elle couche avec beaucoup d’hommes, sort avec peu d’entre eux, et développe des relations avec seulement une petite poignée. Parmi eux, l’ignoble Richard, qui se comporte avec elle comme Big a pu le faire avec Carrie (donc en parfait connard) se voit subir une fin intéressante : Samantha, devant un nouvel affront de la part de son compagnon, le quittera sans hésiter. « I love you, but I love me more. ». Tout à l’inverse de son amie, elle refusera de s’assujettir à un homme qui la fait souffrir. Certaine de son indestructible autonomie, Samantha préfère être seule que mal accompagnée, et porte cet adage à exécution avec brillance.

En raison de ses multiples amants, Samantha s’attirera tout au long de la série les foudres du slut-shaming. De la part d’une foule de personnages sans importance qui représentent une société réprobatrice aux avancées que Sex & the City se targue de développer, certes, mais aussi de par ses amies. Un jour, Charlotte, lassée de la facilité avec laquelle Sam parle de sexe à table, se brouille avec son amie, qu’elle est à deux doigts de traiter de salope. La fréquentation de ses anciennes amies beaucoup plus prudes lui fait finalement regretter son comportement, et les excuses qu’elle présente à Samantha sont accueillies à bras ouverts, mais aussi avec un petit sourire triste, comme pour dire : je suis déjà passée par là.

Même Carrie jugera Samantha sans concession lorsqu’elle la surprendra en train de faire une fellation à un livreur au travail. Mais Samantha ne s’excusera jamais pour son comportement. Lorsqu’elle verra Stanford dans la même position quelque temps plus tard, elle comprendra que Carrie ait pu être choquée de cette image inattendue, mais ne reviendra pas sur ses actes. Samantha, plus que quiconque, restera fidèle à elle-même. Ses ruptures ne sont pas vécues comme des drames, car elle sait qu’elle peut compter sur elle-même, sur sa propre connaissance de son identité. Et si, par de rares moments, elle regrettera sa solitude, elle sera la première à confirmer qu’elle aime plus que tout son mode de vie telle qu’elle l’a choisi.

A travers lui, Samantha se pose en féministe pro-sexe. C’est la seule pour laquelle l’accès à une sexualité décomplexée permet d’embrasser son statut de femme : une femme forte, puissante, qui n’a besoin de personne, qui ne se laisse pas juger, et qui, en retour, ne juge pas non plus. Quand Carrie lui avouera qu’elle couche avec Big, désormais marié, elle répondra simplement par un très bienveillant : « I don’t judge – it’s not my style ».

Aussi, cette série, si elle a pu aider des femmes, et des hommes, moi le premier, à mieux se connaître et s’accepter, il est indéniable qu’elle reste effectivement plongée dans le white feminism trademark et mainstream. Elle se targue d’émancipation tout en se trouvant très souvent à des lieues de la réelle lutte contre le patriarcat, et ses travers envers les minorités sont nombreux et parfois violents. Pourtant, elle reste pour beaucoup un plaisir coupable, ouvrant l’éternelle question : peut-on être féministe et apprécier des œuvres qui ne répondent pas à cette philosophie ?

Je ne pense pas qu’il faille s’interdire quoi que ce soit, tant que nous pouvons garder un œil critique sur les choses. Et, à la décharge de Sex & the City, elle a été pionnière – et ce dans les années 90, lorsque les réflexions sur l’intersectionnalité n’étaient pas encore populaires. C’est elle qui, en grande part, a permis le développement de séries qui, aujourd’hui, traitent de ces sujets de façon plus juste (mais pas toujours impeccable) : Broad City, Insecure, Transparent, Girls, Looking… De cette série controversée, choisissons donc de retenir cette volonté de Samantha de refuser le jugement d’autrui. C’est peut-être là la (seule ?) leçon intrinsèquement féministe que l’on puisse en tirer : soyons qui nous sommes et acceptons que les autres le soient également.